La maltraitance banalisée : quand l’amour rend aveugle

On peut s’accorder à dire que les cavaliers montent parce qu’ils aiment les chevaux, tu n’entendra jamais personne te dire « moi ce que j’aime c’est monter, le cheval je m’en fiche » (dans ce cas là il vaut mieux acheter acheter une moto) et la recherche d’une belle complicité avec son cheval est un but que beaucoup de cavaliers souhaitent atteindre avant la performance ou leur plaisir personnel. Les cavaliers prennent majoritairement grand soin de leur cheval mais est-ce que le cheval est vraiment heureux et se sent-il vraiment aimé ?

Est-ce que l’aimer est suffisant pour lui offrir une belle vie ?

Tous les cavaliers aiment les chevaux, et particulièrement leur cheval. Ils sont généralement aux petits soins pour lui et font beaucoup de sacrifices pour lui offrir des soins et un endroit confortable où vivre. Mais est-ce que cela suffit à rendre un cheval heureux ?
Malheureusement, la réponse est non. Une majorité de chevaux vit encore au box, avec ou sans sorties quotidiennes (56 % des chevaux vivent principalement au box d’après un sondage de Grand Prix Magazine). Dans les centres équestres, le mode de vie principal reste le box, tout comme dans les écuries de compétition.

Il n’est évidemment pas question de critiquer le box, qui a aussi ses avantages et qui peut convenir à certains chevaux. Mais si l’on se concentre uniquement sur les besoins physiologiques du cheval, le box reste contre-nature. Un cheval peut effectivement être heureux au box s’il n’y passe pas 22 h sur 24, s’il a assez d’espace pour se coucher, des contacts avec ses voisins et de la nourriture en suffisance. Mais là encore, ces conditions sont loin d’être monnaie courante. Le box est surtout un confort pour l’humain : il demande moins d’espace, le cheval est sous la main pour le nourrir ou le monter, et il reste plus propre que dans un pré. Il suffit pourtant d’observer les signes d’inconfort des chevaux dans les écuries pour comprendre que c’est beaucoup moins confortable pour eux.

Concernant les soins et le travail, il en est de même. Le cavalier se saigne pour lui acheter les dernières guêtres innovantes, le plus beau filet ou un amortisseur révolutionnaire, sans toujours prendre en compte les réels besoins et le respect de la physiologie de son cheval (oui, des guêtres ça chauffe les tendons et ça les abîme, et le meilleur amortisseur ne sert à rien si la selle n’est pas adaptée au dos du cheval).
De la même manière pour les soins : on peut faire toutes les cures d’aliments à la mode ou utiliser les produits dernier cri, ils ne sont souvent qu’un pansement sur une jambe de bois si les conditions de vie du cheval ne respectent pas ses besoins. Les propriétaires sont généralement bien intentionnés. Ils se rendent compte des problèmes de leur cheval mais, au lieu de chercher la cause profonde, ils ajoutent toujours plus de soins pour apaiser un problème qui n’est en réalité que la conséquence d’un mal-être plus profond, et qui, lui, n’est pas traité.

Offrir une vie au parc avec des congénères n’est pas non plus l’assurance d’un cheval heureux. Les cavaliers soucieux du bien-être de leur cheval peuvent faire le choix d’une pension pré ou extérieure, où le cheval vit dehors comme c’est censé être le cas majoritairement, et pensent ainsi respecter ses besoins et garantir son bien-être. Mais là encore, de nombreuses raisons peuvent faire que ce ne soit pas le cas : un troupeau instable, des sols inadaptés (boue, absence d’endroit confortable pour se coucher ou se rouler), un accès à la nourriture difficile (pas à volonté ou pas assez de points de nourrissage pour tout le monde, ce qui crée des tensions), une mauvaise gestion des pâtures (surpâturage, plantes toxiques…), une absence d’affinités au sein du troupeau, une alimentation inadaptée…
Là encore, il ne suffit pas de se reposer sur le fait que l’on respecte « les besoins naturels » de son cheval pour garantir son bien-être.

Alors, si aimer son cheval et penser lui offrir une belle vie ne suffit pas, que faut-il faire ? Ma réponse est simple : s’informer.
Je crois que si une majorité de cavaliers fait souffrir son cheval sans s’en rendre compte, c’est avant tout par manque d’informations. Ils ne savent pas vraiment qui est le cheval ni quels sont ses besoins. Ils ne savent pas lire et interpréter ses comportements d’un point de vue éthologique, et s’appuient plutôt sur des croyances, des « on a toujours fait comme ça » ou des « mon moniteur a dit que… ».

J’ai l’impression que cela n’intéresse pas vraiment les cavaliers. Ils ont envie d’apprendre la technique, de savoir monter ou faire des choses avec les chevaux à pied. Mais quand il s’agit d’apprendre la théorie, leurs besoins, leur alimentation, les pieds, l’apprentissage, la croissance, etc., ces sujets pourtant essentiels pour prendre des décisions éclairées et ajuster au mieux en fonction de l’individualité de chaque cheval sont très souvent laissés de côté.
C’est ainsi que naît la maltraitance banalisée : par manque d’informations, on pense bien faire et prendre soin de son cheval, tout en ignorant les signes de mal-être qu’il envoie pourtant quotidiennement.

D’autant plus qu’un cheval, en tant qu’animal de proie, a tout intérêt à ne pas montrer ses faiblesses. C’est une question de survie pour lui de cacher ses douleurs afin de ne pas devenir une cible pour les prédateurs, qui s’attaquent en priorité aux malades et aux blessés. Les signaux sont donc parfois subtils, et la plupart des cavaliers les ignorent jusqu’à ce que le cheval soit tellement en souffrance qu’il doive se montrer agressif pour être enfin pris au sérieux… ou que ce comportement soit mis sur le compte de son « caractère », et qu’on cherche simplement à le faire taire.

Travail du cheval : plaisir ou torture ?

Parlons maintenant du travail du cheval, que ce soit à pied ou monté. Une grande majorité des cavaliers apprend à monter en club, sur des chevaux résignés, qui répondent de manière mécanique. Des chevaux qui expriment parfois leur douleur ou leur mal-être, mais qui sont vite canalisés par des cavaliers plus expérimentés. On apprend à tenir à cheval, à le diriger, à le faire avancer, puis à lui faire exécuter des mouvements plus ou moins compliqués. Voilà sur quoi se base, pour beaucoup, la norme de l’équitation, où le plaisir du cavalier est bien souvent placé avant celui du cheval.

Mains trop dures, trop de jambes, éperons et artifices en tous genres sont légion dans les écuries. Et quand on sait lire les expressions et les signaux du cheval, il y a généralement de quoi pleurer. Des chevaux qui prennent sur eux et obéissent en espérant que cela passe le plus vite possible, qui fuient, qui cherchent des solutions pour compenser, qui utilisent leur corps comme ils peuvent sans qu’on leur ait donné de vraies clés. Dans beaucoup de cas, les séances de travail ressemblent davantage à des séances de torture qu’à un moment agréable pour les chevaux.

Encore une fois, la faute à qui ?
Aux cavaliers qui se préoccupent plus de leur image et d’être instagrammables ? Il faut avoir un cheval « sur la main », quitte à lui cisailler la bouche pendant une demi-heure pour qu’il ait l’air beau, sinon ça fait débutant ?
Aux moniteurs restés à l’époque de l’équitation militaire, persuadés que c’était mieux avant et que les jeunes d’aujourd’hui ne savent plus monter ?
Aux formations qui forment cavaliers et professionnels à la va-vite pour amasser de l’argent et délivrer des diplômes à tout le monde ?

La réponse est là aussi assez simple. Si les cavaliers se souciaient davantage de leur cheval, de la manière dont il apprend, de ce qu’il comprend ou non, de savoir s’il a mal quelque part, si son matériel lui convient, s’il est capable physiquement de faire ce qu’on lui demande, si c’est juste pour lui, beaucoup de choses seraient différentes.
Autant de questions que beaucoup de cavaliers se posent peu. Et pourtant, si c’était davantage le cas, les chevaux seraient au centre de l’équitation. Les enseignants seraient alors eux aussi obligés de se former, de remettre en question leurs pratiques et de savoir répondre aux interrogations de leurs cavaliers pour construire une vraie équipe cavalier/cheval, et non une relation à sens unique où le plaisir du cavalier se fait au détriment de sa monture.

Que l’on regarde sur les terrains de concours, chez les cavaliers de loisir, amateurs ou professionnels, dans toutes les disciplines, les chevaux en souffrance sont majoritaires, et pourtant personne ne s’en aperçoit vraiment ni ne s’en offusque.
Je ne parle pas de maltraitance flagrante, une bouche qui saigne, des coups de cravache ou d’éperons à répétition, qui ne devraient même plus exister aujourd’hui, mais de signes plus discrets : des regards qui ne trompent pas, un cheval qui charge les obstacles « parce qu’il adore sauter » ou « parce qu’il n’a pas été monté depuis une semaine, il est en forme », des coups de cul dits « de joie », une bouche ouverte ou serrée, des dents qui grincent, des muscles excessivement contractés, des corps déformés, mal musclés…
Autant de détails en apparence anodins, mais qui sont le reflet d’un mal bien plus profond : la méconnaissance des cavaliers, qui engendre la souffrance des chevaux.

Conclusion

Cet article n’est pas très positif mais il reflète une réalité qui est encore bien trop présente aujourd’hui et même si un petit nombre d’individus se pose de plus en plus de questions c’est encore loin d’être suffisant pour que les chevaux vivent heureux aux côtés des humains. Ce n’est pas non plus un blâme des cavaliers ou des professionnels qui font comme on leur a appris, qui suivent l’exemple qu’ils ont reçu ou qu’ils voient, les choses doivent bouger et les consciences doivent s’éveiller, on ne peut pas prétendre aimer son cheval et lui infliger toutes ces souffrances mais pour savoir si il souffre la première étape est de s’informer. Aujourd’hui ce n’est pas les informations qui manquent, grâce à internet et aux réseaux sociaux, de nombreuses données sont accessibles, les scientifiques font des recherches, des professionnels sérieux partagent leurs connaissance et il est du devoir de tout cavalier de lire ces informations et de les appliquer pour savoir lire son cheval et lui apporter le plus de confort possible au quotidien dans sa vie et dans son travail. Et si personne ne peut prétendre tout savoir et faire les choses parfaitement, il est important d’envoyer un message d’espoir pour que les gens prennent conscience qu’il ne suffit pas d’aimer son cheval ou penser qu’il est heureux pour que ça soit vrai.

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